Le jeûne est-il bon pour la santé ?

Tantôt panacée universelle, tantôt montré du doigt comme dérive sectaire, le jeûne est de plus en plus cité dans les articles santé des blogs qui mettent toujours en avant les bienfaits de cette pratique.
Et pourtant, devant les nombreux soucis de santé, beaucoup de médecins tirent la sonnette d’alarme.
Et si le jeûne était dangereux, notamment lorsqu’on veut perdre du poids ou gagner de la masse musculaire ?

Jeûner n’est autre que la privation de repas et de tout apport alimentaire pendant quelques heures ou plusieurs jours. Suivant la période, la méthode (aucun apport, apport de vitamines et sels minéraux, apport de quelques aliments, etc) et le but (gain de masse musculaire, régime, thérapeutique, etc), le terme générique inclut des pratiques très différentes, y compris philosophiques et religieuses.

Il suffit de faire un tour sur internet à la recherche d’informations sur la pratique du jeûne pour lire, dans un premier temps, les discours dithyrambiques émanant de docteurs, naturopathes et autres spécialistes des médecines complémentaires. Élimination de toxines, auto-guérison, perte de poids, renforcement de l’immunité, aide dans la lutte contre les cancers, etc. La liste est longue pour les adeptes de cette privation de nourriture

Mais en fouillant un peu, on se rend compte que si le jeûne revient à la mode depuis quelques années, sa pratique est susceptible d’entraîner des problèmes de santé, et même, ce qui est un comble, un surpoids encore plus difficile à perdre. Le jeûne mal contrôlé, mal effectué, pourrait avoir des conséquences néfastes pour la santé.

Dans les civilisations tribales, le jeûne est utilisé des cérémonies de passage. La privation de nourriture permettrait à la personne d’être dans un état second propre à procurer des visions, état dû au stress et à des carences issus de la privation selon la médecine moderne. La plupart des religions, monothéistes ou polythéistes intègrent des périodes de jeûne dans leur calendrier.

Or, depuis quelques temps, cette privation de nourriture revient à la mode. On distingue le jeûne court (16 à 20 heures sans manger), intermittent (ou fasting pratiqué par les sportifs en particulier sur 24 heures) ou alterné, souvent dans une perspective de perte de poids ou de revitalisation musculaire, et le jeûne prolongé sur plusieurs jours, qui doit amener le corps à éliminer les toxines.

Mais qu’en disent les docteurs ?

En France, devant l’engouement, le Ministère de la Santé a produit une fiche concernant « le jeûne à visée préventive ou thérapeutique ». La conclusion est sans appel : il n’y a pas eu assez d’études en nombre et scientifiquement rigoureuses. Les risques sont listés dont les troubles du rythme cardiaque pouvant conduire au décès.

Du côté suisse, même son de cloche sur la Revue Médicale Suisse qui déplore un manque d’études cliniques et ne recommande surtout pas la pratique du jeûne pour perdre du poids.

Mais l’étude souligne les relatifs bienfaits lors du traitement d’un cancer, en nuançant le propos parlant de bien-être du patient mais réfutant « la meilleure efficacité thérapeutique » à démontrer.

Rappelons ici que « l’ancêtre de la médecine moderne », Hippocrate, préconisait le jeûne pour les malades en son temps. Il s’inspirait, d’après certains, de l’observation des animaux, comme les chiens qui arrêtent de manger lorsqu’ils sont malades. Pour l’instant, la majorité des docteurs voit dans cette pratique un danger pour des malades dont le corps est déjà en état de stress.

La Revue Médicale Suisse, dans son dossier [1], met aussi en avant de possibles effets bénéfiques trop peu étudiés comme les effets possibles du jeûne sur la longévité.

Les supporters du jeûne thérapeutique, eux, font état d’une longue étude de chercheurs, sur plus de 40 ans, concernant des milliers de personnes en Sibérie [2]. Bref, tout ce qui manque pour valider cette pratique… Cependant, cette étude n’a jamais été traduite en Occident, ce que les tenants du jeûne expliquent par un refus du monde médical. La Sibérie est donc à la pointe du jeûne médical de 15 à 30 jours, qui apporterait des bienfaits sur l’asthme, les maladies respiratoires et cardio-vasculaires, de la peau, l’hypertension, etc. Des études scientifiques consensuelles avancent les bienfaits sur les maladies inflammatoires.

Le jeûne long aurait même des conséquences positives sur des maladies psychologiques… Ce que réfute la majorité des médecins occidentaux.

Le poids de l’eau et des muscles

Contrairement à ce que l’on peut penser, ce n’est pas la graisse qui fond en premier lors d’une privation de nourriture mais bien les muscles et l’eau. D’où un stress inédit pour le corps et des risques de maladie, de carence, etc.

Beaucoup de personnes pratiquant un sport très physique préconisent le jeûne intermittent justement pour perdre de l’eau. L’exemple des sportifs de haut niveau pratiquant des jeûnes longs, comme le faisait le célèbre tennisman Yannick Noah, est à relativiser. Ils sont suivis médicalement au jour le jour et continuent la pratique d’un sport de haut niveau, leur exemple n’est pas facile à suivre pour une personne « lambda ».

Seul bémol, certains nutritionnistes expliquent que le corps mobilise, dans ce cas, ses graisses et non pas ses muscles… Difficile d’y voir clair tant les sons de cloches sont discordants…

Le retour du bâton : quand le jeûne fait grossir et augmente les toxines

D’après bon nombre de praticiens, un jeûne ne ferait pas maigrir, bien au contraire. Ne pas manger fait bien sûr perdre du poids, à court terme. Mais le stress accumulé sur le long terme par le corps met en place des mécanismes de compensation, comme dans tous les régimes restrictifs. Ainsi dès l’arrêt du jeûne, une prise de poids encore plus importante se met en place. Plus clairement, les sécrétions thyroïdiennes sont réduites pour ne pas dépenser trop d’énergie. Leur carence initie un stockage de graisse accru et facilité lors de l’arrêt.

Autre image écornée sur les bienfaits de la privation de nourriture : l’élimination des toxines serait nulle. Polluants, additifs, pesticides et autres « joyeusetés » présents dans notre corps sont logés profondément dans le tissu adipeux et ne sont dès lors pas concernés par un jeûne même prolongé.

De plus, des médecins avancent que le stress induit favoriserait la production de toxines par le foie et les reins. Ainsi, cette pratique serait à éviter, tout simplement.

D’autre praticiens avancent le contraire, en tablant sur le processus d’autolyse : au bout de 3 à 4 jours, l’organisme renouvelle ses cellules et expulse alors les cellules malades.

Bref, difficile pour l’heure de lister les bienfaits avérés du jeûne, qu’il soit de courte durée, intermittent, ou sur le long terme. On ne peut que déplorer le manque d’études sérieuses sur le sujet, dû certainement à l’image « thérapie alternative » qui fait fuir les scientifiques.

Dans tous les cas, avant de se lancer dans une telle pratique, il faut en parler à un médecin voire plusieurs pour peser le pour et le contre. Il ne faut pas hésiter à se faire suivre pendant le jeûne, peut-être même le pratiquer dans un institut ou un établissement spécialisé.

[1] https://www.revmed.ch/RMS/2018/RMS-N-609/Le-jeune-dans-la-sante-et-pendant-la-maladie

[2] Documentaire diffusé par ARTE : « Le jeûne, une nouvelle thérapie ? » de Thierry de Lestrade